L’Anticonformiste

L’accordéoniste charismatique Ksenija Sidorova, qui traverse volontiers les frontières de genre, a signé un contrat en exclusivité chez Deutsche Grammophon. Dans son premier disque DG, elle présente une vision rafraîchissante de Carmen.

« Sidorova fait inspirer et expirer son instrument comme si c’était une créature vivante» (Financial Times)

D’innombrables artistes, écrivains et autres esprits acérés – de Manet et Nietzsche à Nabokov et Peter Brook – ont trouvé dans Carmen une profonde source d’inspiration. Ksenija Sidorova est la dernière en date à réinventer la tragique héroïne de l’opéra de Bizet. L’accordéoniste lettonne, munie d’un énorme talent musical et de l’énergie fulgurante d’une comète, débute chez Deutsche Grammophon par un disque où elle s’identifie à la fameuse femme fatale anticonformiste. Sa Carmen donne une nouvelle vie à des airs classiques parmi les plus populaires du répertoire, qui sont présentés dans des adaptations nouvelles et séduisantes. Pour Ksenija Sidorova, Carmen est avant tout « une projection du désir le plus intime ». Son album, qui sortira le 3 juin prochain, est influencé par des styles musicaux divers – latino-américain, asiatique, européen et nord-américain – et offre un mélange enivrant de couleurs et de rythmes.

Cette Carmen renvoie une image authentique de la personnalité charismatique de l’accordéoniste, née à Riga. « Carmen me fascine me, dit-elle. J’ai bien sûr voulu apporter quelque chose de nouveau à cette musique, faire parler le personnage avec une voix différente. L’accordéon n’a pas besoin de respirer comme une chanteuse, je ne suis donc pas limitée dans les possibilités que m’offre cette musique. J’ai pu être audacieuse et passionnée, exactement comme Carmen, et aussi partager les idées musicales que mes merveilleux partenaires puisent dans d’autres cultures. » On aura l’occasion d’entendre prochainement la Carmen de Ksenija Sidorova en concert à Dortmund, en avril, puis en Lettonie et à Chicago. « J’ai le sentiment que des gens de tout âge sont réceptifs à Carmen et c’est pourquoi je souhaite emmener ce projet en tournée. »

Le besoin de Ksenija Sidorova de toucher son public est manifestement très profond. Elle a déjà été baptisée « princesse de l’accordéon » par un journaliste tandis qu’un autre a loué sa « facilité à dérober les cœurs ». Les amateurs d’accordéon saluent ses interprétations autant de pages destinées à l’instrument (de Piazzolla, Berio et Nordheim) que de transcriptions de Bach, Mozart ou Scarlatti. « J’adore jouer le répertoire moderne et créer des œuvres, explique-t-elle. Mais j’ai le sentiment que ma mission est maintenant de faire aimer l’accordéon à un large public. J’ai du plaisir à jouer toutes sortes de musiques différentes et j’ai envie de partager cette expérience avec le plus grand nombre de personnes possible. »

Ute Fesquet, vice-présidente en charge du service Artists & Repertoire, s’est félicité de la signature de Ksenija Sidorova chez Deutsche Grammophon : « Nous sommes ravis d’accueillir dans nos rangs une musicienne si remarquable. Ksenija Sidorova s’investit corps et âme dans chacune de ses interprétations. Dans ses mains, l’accordéon devient plus qu’un instrument, il est sa voix et permet à sa captivante personnalité de s’exprimer. Elle fait partie de ces rares instrumentistes capables de transcender les frontières de genre et de séduire les auditeurs par la vitalité et la beauté intense de son jeu. »

Ksenija Sidorova a eu l’occasion de tester le pouvoir d’attraction de l’accordéon à plusieurs grands concerts où elle a partagé la scène avec divers artistes. Tout d’abord avec le guitariste Miloš Karadaglić, aux Classic Brits de 2012, un spectacle présenté au Royal Albert Hall de Londres qui lui ouvre la voie pour d’autres concerts avec, entre autres, Avi Avital, Juan Diego Flórez, Sting, Bryn Terfel et Rolando Villazón. En 2015, dans le cadre de la tournée Night of the Proms, elle donne une première version de sa Carmen et enthousiasme des auditoires gigantesques en Belgique, aux Pays-Bas et en Allemagne. « J’ai trouvé ça tellement passionnant de faire l’expérience d’une rencontre entre le classique et la pop [le principe de cette tournée]. J’ai pu constater à quel point les gens sont ouverts à l’accordéon et à la musique que je joue. » Cette expérience confirme ce qu’elle sait déjà : les gens adorent l’accordéon.

C’est dès l’âge de six ans que Ksenija Sidorova prend avec sa grand-mère ses premières leçons d’accordéon, un instrument qui fait partie de la culture lettone et que l’on entend aux mariages, aux enterrements et à d’autres événements de la vie sociale. « Mes parents n’étaient pas très chauds au départ, se souvient-elle. Dans leur esprit, l’accordéon ne valait pas grand-chose. Maman m’a dit : “Pourquoi ne fais-tu pas du piano ou du violon ?” Mais j’avais déjà appris quelques chansons que ma grand-mère adorait. Et, aussi têtue que moi, elle ne voulait en aucun cas que j’abandonne l’accordéon ! »

Un après-midi, dans une réaction impulsive, la mère de Ksenija emmène sa fille à l’école de musique voisine afin de savoir si elle a quelconque talent. « Le personnel de l’école était surpris parce que normalement les gens se mettent à l’accordéon après avoir échoué dans leur apprentissage du piano. » Auditionnée, la jeune Ksenija de huit ans fait forte impression et on l’inscrit dans la classe de Marija Gasele. « Elle a été une professeur merveilleuse et une seconde mère pour moi », se souvient l’accordéoniste. Au bout de dix ans, Marija Gasele estime qu’il est temps que sa protégée trouve un autre professeur. « Par hasard, j’ai eu vent de la classe d’accordéon à la Royal Academy of Music de Londres par une autre famille lettone qui m’a parlé du professeur qui y enseignait. Je lui ai envoyé un CD de démonstration et il m’a invité à auditionner. »

Ksenija Sidorova arrive à Londres et découvre qu’elle n’a pas été invitée à une prise de contact informelle mais à la grande audition d’entrée à la Royal Academy. « J’étais si terrifiée que j’ai voulu partir en courant ! Mais finalement j’ai joué et on m’a demandé de revenir auditionner devant le directeur qui m’a accordé une bourse. » En 2005, elle entre donc à la Royal Academy dans la classe d’Owen Murray, l’un des plus grands représentants de l’accordéon classique au monde. Elle termine son premier cycle d’études avec un prix, puis remporte un certificat de maîtrise avec distinction. En 2009, elle fait ses débuts au Wigmore Hall. Quelques mois plus tard, en janvier 2010, le Times voit en elle « l’une des rares pépites » parmi les jeunes talents qui se produisent à la prestigieuse série de concerts du Park Lane Group.

La jeune carrière de l’accordéoniste lettone passe à la vitesse supérieure en 2012, année où elle reçoit le premier prix international de la Fondation Bryn Terfel. Le grand baryton gallois l’invite dans la foulée à participer au concert de son cinquantième anniversaire, qui a lieu au Royal Albert Hall en octobre 2015. « J’ai joué Roxanne de Sting avec Bryn il y a des années, se souvient-elle. Lorsqu’on m’a décerné le prix de sa Fondation, il m’a promis qu’un jour on jouerait la chanson avec Sting. Ça m’est ensuite complètement sorti de l’esprit, mais Bryn a tenu parole. Donc je me suis retrouvée sur scène avec Sting et Bryn Terfel, incroyable ! Cette expérience m’a renforcée dans l’idée qu’il est temps d’emmener l’accordéon là où il est inconnu et de toucher un nouveau public. Carmen, qui a tellement d’importance pour moi, a les moyens de séduire ce public. »